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Un séjour en prison plein d’irrégularités

Plusieurs événements frappants dans cette affaire montrent à quel point le vide fut fait autour de Agça pour le conduire à signer les déclarations qui, en novembre 1982, confirmeront les dires de la théorie américaine de la conspiration soviétique lancée par Mme Sterling et de la NBC.

Ces pressions avaient duré 17 mois pendant lesquels, il avait –tout sera découvert et prouvé par la suite- eu à faire face à plusieurs manœuvres d’intimidations. Tout d’abord, le 11 décembre 1981, il fut interrogé pendant cinq heures par les agents du SISMI qui cherchaient à le mettre en rapport avec les réseaux du « terrorisme international ». Le juge Martella chargé de l’affaire, reconnut dans son rapport d’enquête, qu’une réduction de peine avait été offerte à Agça si celui-ci acceptait de « coopérer ».

Plus troublantes encores furent ces déclarations d’une équipe du Sunday Times londonien qui publia le 26 mai 1983 une enquête[12] mentionnant que les services secrets italiens « avaient rendu visite à Agça et l’avertirent qu’une fois terminée sa réclusion, les autorités ne pourraient plus garantir sa  sécurité ».

Un autre journaliste, Orsen Oymen[13], expliqua que le prêtre de la prison, le père Mariano Santini, avait ménacé de mort et fait pression sur Agça. Celui-ci, d’ailleurs, aurait envoyé, le 24 septembre 1982, une lettre de protestion au Saint Père dans laquelle il n’hésitait pas à parler de menace contre son intégrité exercées par un émissaire du Saint Siège.

Il y eut aussi ce témoignage de Giovani Pandico, un mafieux repentis qui révéla lors de son procès que Agça avait directement été menacé, persuadé et « entraîné » par le père Santini et Raffaelle Cutolo, chef de la mafia d’alors, enfermé avec Agça, dans la prison de Ascoli Piceno, pour qu’il implique les Bulgares, M. Antonov et M. Vassilev dans la conspiration du KGB.

Toutes ces irrégularités sur le lieu de détention d’Agça ne furent jamais communiquées par les médias, et quand ce fut le cas, dans des journaux italiens, européens dissidents et parfois même dans des journaux américains, elles furent systématiquement minimisées et, évidemment, ne firent jamais l’objet de déclarations télévisées.

Et que dire, le fait est aggravant, du silence général qui suivit la rétractation de Agça sur les Bulgares, le 28 juin 1983, sept mois après les avoir impliqué ? Comment expliquer que les moyens de communication n’en aient parlé qu’un an après, c’est-à-dire en 1984? Et comment interpréter le fait qu’ils n’aient absolument pas revu le bien fondé de cette « machination terroriste internationale» après avoir pris connaissance de cette rétractation pour le moins troublante?

On peut mieux comprendre, dans ce contexte, le malaise des moyens de communication lorsque survint le jugement de Rome en mars 1986 qui devait décider de la non existence d’un complot contre le pape. Outre le fait d’avoir avoué être le Christ, Agça, présenté comme un schizophrène paranoïaque par son avocat et certains psychiatres, fut dans l’impossibilité totale de prouver son implication avec les Bulgares et d’apporter des  preuves de l’existence du complot (argent, archives, connections, etc.) dont jamais personne d’ailleurs n’avait pu trouver une seule piste. Il fut par contre révélé que les services secrets ouest allemands avaient tenté de soudoyer le chef des « loups gris », M. Oral Celik, pour qu’il corrobore les déclarations de Agça sur la « connection bulgare ».

 

Après le jugement

L’extraordinaire dérive de la presse occidentale dans le cas Agça, le rôle sibyllin du Vatican, ses efforts répétés pour impliquer une mystérieuse filière bulgares aux ordres du KGB et donner corps à une conspiration internationale inventée de toutes pièces par la CIA, ont, dans l’ensemble, fait depuis l’objet d’un assez mince effort de recherche. Cette presse Occidentale, on comprend mieux pourquoi aujourd’hui, n’a jamais fait l’effort de revenir en arrière pour revoir plus méthodiquement les accusations qu’elle avait lancées sans aucun fondement, faisant ainsi preuve d’une irresponsabilité redoublée à l’endroit des populations du monde libre !

Le tribunal romain chargé de l’affaire condamna Ali Agça à 26 ans de réclusion. Le 20 février 1987, le pape reçut la mère et le frère de Agça qui lui demandèrent d’intercéder pour sa grâce auprès du gouvernement. Le Saint Père, dans un geste de mansuétude, pardonna officiellement à l’homme qui avait tenté de l’assassiner et se montra plutôt enclin à travailler à sa libération .

La bonne conduite de Agca en prison lui permettra de bénéficier de remises de peine successives à partir de 1989. Le 25 mai de cette année, il voit sa peine réduite de 720 jours. Le 9 janvier 1994, ont lui enlève 450 autres jours et le 18 décembre 1995, 180 jours. L’année suivante, il demandera à être gracié.

Et c’est finalement le 13 juin 2000 que le président italien, Carlos Azeglio Ciampi l’acquite. Le lendemain, il est extradé en Turquie où il est incarcéré à vie pour le meurtre (1979) du journaliste Abdu Ipekci.

A partir de cet date, Mehmet Ali Agça sort pratiquement de l’Histoire et semble disparaître pour toujours dans les sombres prisons turques. Un an après son incarcération, on apprendra que sa peine sera réduite à 10 ans de réclusion.

Peu après les attentats du 11 septembre contre le World Trade Center, Agca fera reparler de lui en offrant aux services secrets turcs de capturer bin Laden. Son plan ? Infiltrer le réseau de Al Qaeda. « America delivered Abullah Ocalan to us as a gift. If you free me, I will give bin Laden to America as a gift »[14]

Le pathétisme, voire le ridicule d’un tel appel eut paradoxalement quelques répercussions en Turquie où une loi d’amnistie fut proposée pour Agça l’année suivante. Mais le 27 avril 2002, le président Ahmet Necdet Sezer mit fin à cette affaire qui avait agité les milieux internationaux du journalisme et des droits de l’homme, en mettant son veto à la loi d’amnistie en question. Depuis le début 2003, une autre rumeur révèle que Agca serait libérable d’ici à 2005.

Quoi qu’il en soit et bien au-delà de la misérable carrure de l’homme, que l’histoire rappelera comme un maniaque et un illuminé, sa vie et son geste auront servi à l’une des plus grandes opérations de propagande et d’intoxication de tous les temps. Une opération qui, hélas, est de ridicule proportion si on la compare à celle de la guerre d’Irak dont on peut situer le début quelques semaines après les attentats contre le World Trade Center. Une campagne de propagande qui, cette fois, est responsable de la morts de dizaines de milliers de personnes et qui a irrémédiablement changé la face du monde !

Tout comme dans l’affaire Agça (et tant d’autres depuis), l’opinion publique n’est réellement informée que des semaines après les événements minutieusement orchestrés par les puissances capitalistes. Les armes de destructions massives de Saddam en sont le plus récent exemple. Cette stratégie, dénoncée ouvertement pour la premiere fois par des militaires de l’OTAN pendant la guerre du Kosovo, est désormais la règle dans les démocraties occidentales et le plus troublant dans cette nouvelle vision de la liberté d’expression est que la grande majorité des médias sont complices de cette spoliation des droits fondamentaux des citoyens. 

Philippe Nadouce
Londres, le 5 décembre 2003

 

[12] Tana de Zuleta et Peter Godwin, “Face to face with the Colonel accused of plotting to kill the pope ».

[13] « Behind the scene of the Agça investigation », Milliyet (novembre 1984).

[14] National Catholic Reporter – 16 nov 2001 – by Gill Donovan.

 

Philippe Nadouce est écrivain et réside à Madrid depuis 1988.

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