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Quand
j'étais enfant, je me réjouissais d'entendre : "Le colonel moutarde
a tué Miss Rose dans la cuisine avec le chandelier". Aujourd'hui, je
suis las d'écouter, l'oreille collée au poste comme le nez à un masque
: "Le gaz moutarde va tuer les populations dans le métro, avec préméditation
des taliban".
De
tout temps, les médias - certains médias - prennent un malin plaisir
malsain à attiser le feu éphémère des psychoses. Éphémère car, de
la Téfal cancérigène, au poilu hydrocéphale qui nous gêne, le téflon
et le taliban, sous des formes et des noms divers, ont toujours terrorisé
notre société — mais sur de courtes durées et grâce à l'appui
bienveillant de certains journalistes en mal de nous offrir des maux. En
son temps, le téfal a été remplacé, du jour au lendemain, par le
colorant E 320, comme Saddam Hussein vient d'être remplacé par Ben
Laden.
Bien
entendu, depuis le 11 septembre, nous assistons à l'insoutenable. Jamais,
depuis la dernière guerre, de tels massacres ont existé en occident. Et
la trouille mondiale de 1961, réglée en 13 jours par JFK, nous semble
aujourd'hui risible autant que dérisoire… surtout quand on lit ou écoute
JFK. Pas l'Américain, le nôtre. Jean-François Kahn.
L'autre
jour, dans l'excellente émission de la Cinquième "C clair", le
président de Marianne, vibrant de conviction obligée, montrait sans
pudeur son désarroi à tous les passants.
Il
venait d'envoyer deux équipes dans des pays musulmans représentatifs -
le Maroc et l'Égypte – avec pour dessein de prendre la température des
lieux et des dieux dans ce monde fébrile. Damned ! Pas un Marocain, pas
un Égyptien, même dans les couches les plus aisées et les plus cultivées
de ces populations, ne s'oppose à Ben Laden.
JFK
donc, magnifique, de conclure en prouvant par a + b – ou plutôt par
Allah + Ben Laden – qu'un milliard de musulmans soutiennent les taliban
et sont prêt à venir nous égorger.
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Pardon, monsieur Kahn, vous comptez en anciens ou en nouveaux musulmans ?
Parce
qu'il ne faudrait pas non plus, dans l'euphorie du moment, se tromper de
guerre.
Si
je cite ici Jean-François Kahn, c'est simplement parce que son
intervention est celle qui me paraît la plus représentative de cette
surenchère médiatique tentant avec délice de nous faire peur, comme une
sorte de climax en temps réel. Climax… cheval de bataille du
dramaturge.
Mais
à qui la faute ? À l'instar du voyeurisme, l'alarmisme est très
vendeur. Quand un journaliste ou un spécialiste réputé vous explique
que la fin du monde civilisé est proche, vous n'avez pas vraiment le
courage de zapper sur Lagaf'. Toute la perversité de la situation est là,
personne ne ment mais chacun en rajoute. Le seul péché éventuel est
d'omission. Car ne nous leurrons pas, les vendeurs de malheur savent bien
qu'ils ne savent pas mais, sans un aplomb certain, qui les écouterait ?
Nous, consommateurs de drames, ne supporterions jamais un moindre "je
pense que mais n'en suis pas sûr". Nos fantasmes ne se nourrissent
que de certitudes, la dramaturgie est la première à nous l'enseigner.
Tout doit être le plus crédible possible, faute de quoi le spectacle –
pardon, l'information – perd son intérêt et sonne la perte de son
auteur. C'est ainsi que les médias se situent au centre d'un cercle peu
vertueux, partagés entre déontologie et besoin impérieux d'audience.
Ben Laden lui-même le sait et s'en sert avec maîtrise. Chacun de ses
messages, chacun de ses mensonges fait mouche, aussi bien dans les pays
musulmans qu'en occident. Avec un rien de cynisme, force serait de
constater qu'en éliminant l'occident, le chef des taliban perdrait quatre
cinquièmes de son public.
Aujourd'hui,
il nous fait peur, à tous. Et, ce faisant, si nous n'y prêtons garde, il
risque de gagner la seule guerre qu'il fait sans l'avoir déclarée :
celle des déclarations !
Jean-Marie
ROTH
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