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Où
en est la gauche espagnole, six ans après la victoire du Parti Populaire
de M. Aznar et à la vieille de la seconde grève générale de la démocratie
, prévue pour le 20 juin 2002, un jour avant le sommet européen de Séville
?
La direction du PSOE laissé par M. González à son nouveau leader, M.
Zapatero (les mauvaises langues l'appellent non sans ironie son dauphin)
n'a, semble-t-il, pas réussi la restructuration que la base militante et
la rue attendaient d'elle après l'humiliante défaite des élections de
1996; le gouffre existant entre les vertus professées par les socialistes
à l'époque du philippisme et les pratiques réelles de ceux-ci, étalées
à grands titres dans la presse nationale et internationale reste entier
aujourd'hui dans l'esprit de la plus grande part de son électorat.
L'impuissance d'un parti qui n'a rien de fondamentalement socialiste à présenter
aux prochaines élections et qui mène une opposition étrangement passive
au gouvernement néo-libéral et autoritaire de M. Aznar ne fait
qu'accentuer le désespoir et la désertion d'un électorat de plus en
plus vieux (7millions d'Espagnols ont plus de 65 ans) et enclin à croire,
plus que tout autre groupe social, les promesses du nouveau populisme qui
submerge le continent européen ; populisme basé, comme chacun le sais,
sur le rejet de l'Europe, la perte de l'identité nationale, l'insécurité,
la délinquance et l'immigration.
Cette passivité, cette impuissance du parti socialiste espagnol à
changer radicalement son image est d'autant plus troublante que personne
n'ignore en Espagne les résultats des dernières élections en France et
en Hollande. Les technocrates espagnols de gauche voient tomber une à une
les sociales démocraties européennes et se trouvent frappés, eux aussi,
de paralysie au moment de réagir avec vigueur, incapables d'expliquer à
leurs électeurs pourquoi la philosophie socialiste de ce début du troisième
millénaire prêche un retrait de l'état dans un certain nombre de
secteurs de la vie sociale qui, traditionnellement, il lui appartenait de
défendre : le logement public, la santé, la télévision et la radio
publiques (il n'existe aucun organisme régulateur de la publicité et la
concurrence entre les chaînes, aucune loi obligeant les média à réinvestir
une partie de leurs bénéfices dans des productions nationales), l'école
publique, les hôpitaux publiques, etc. A cela, il faut ajouter, le
paradoxe est de taille, que quatorze ans de pouvoir socialiste ont porté
à leur terme la démolition de la croyance en l'État ; croyance qui,
chez le peuple espagnol n'a jamais été très vivace et que ses plus
brillants critiques (Unamuno, Ortega y Gasset, Ganivet, etc.) citaient
comme étant un des traits fondamentaux du caractère historique espagnol.
Dans les couches les plus progressistes et chez certains nouveaux
dirigeants du PSOE, on pense que les élites du parti devraient se résoudre
à plus d'humilité pour travailler à redonner la confiance perdue et
pour ainsi éviter les pièges démagogiques qui ont conduit d'autres
formations européennes à l'effondrement (le PS français, par exemple).
Ce mea culpa, ce retour vers la " base ", tendrait à réengager
le dialogue perdu depuis longtemps avec un électorat qui ne demande qu'à
être rassuré et qui veut avoir la certitude que quelque chose a changé
dans la direction du parti depuis la débâcle du philippisme, coupable
d'avoir trahi la classe ouvrière et de s'être avili en créant un intolérable
terrorisme d'état.
La transition au sein du socialisme, marquée par la démission de Felipe
González et l'arrivée de M. Zapatero, autorisait les plus optimistes à
penser qu'un certain " relookage ", s'avérait indispensable. Il
n'en fut rien. La communication entre les élites et les masses ne fut pas
rétablie. Le peuple n'a pas repris confiance. Il est toujours persuadé
que la noblesse du parti qu'il a pourtant mise en place par son vote
continue de le mépriser et de penser qu'il n'est bon qu'à suivre ses
pulsions à courtes vues, qu'il est -vieille idée de caste enracinée
dans l'Espagne rurale et caciquiste- proprement ingouvernable et
dangereux. Là encore, il est difficile pour l'électorat de gauche de
supporter à nouveau un paternalisme rance et un discours "
infantilisant ", typiques de la pensée réactionnaire qui a dominé
l'Espagne ces deux derniers siècles et qui, hélas, n'épargne pas les
rangs de la gauche… Difficile d'oublier aussi les marques d'une
dictature longue de 40 ans qui pouvaient encore se voir très clairement
à l'époque socialiste antérieure quand, par exemple, des gouvernants de
première importance (des ministres, des hauts fonctionnaires, etc.)
refusaient catégoriquement et systématiquement, avec une arrogance
jamais vue auparavant, d'abandonner leur poste alors qu'ils étaient
directement impliqués dans des scandales financiers et que l'ensemble de
la société leur demandait de ne pas attendre les premières actions de
la justice pour partir.
Le " relookage ", avouons-le, a été des plus timides et a eu
des effets désastreux sur les confiances déjà très fragiles. M.
Zapatero a du mal à s'imposer comme nouveau leader, gêné par les
dinosaures du PSOE historique qui, certes, se sont repliés dans l'ombre,
hués, honnis pour leurs exactions mais qui n'ont pas pour autant abandonné
la partie. Le place aux jeunes n'a pas fait long feu et quand elle a eu
lieu, les nouveaux postes furent occupés par un personnel formé dans des
écoles de sciences politiques ou de gestion qui ne jurent que par la
rationalité économique ; philosophie exigée aujourd'hui quand on a
l'ambition de faire une brillante carrière... Cette professionnalisation
de la politique limite, on s'en doute, l'apparition d'esprits révolutionnaires
et inspirés capables de rénover les idéaux qui passent de plus en plus
pour ringards et qui, faute de vrais défenseurs et au détriment des désirs
des " bases ", sont sur le point de se retrouver au rebus. Le mépris
d'antan envers un électorat très docile et ignorant, peu versé en démocratie
et citoyenneté fait donc place, aujourd'hui, aux mots d'ordres évasifs
et rhétoriques ou au bredouillement des " experts " en matière
de redressement économique et de lutte contre le chômage. Un silence
honteux qui ne cherche même plus à être dissimulé tant la pénurie en
luttes mobilisatrices fait défaut et qui illustre, comme disait Bourdieu,
que plus personne aujourd'hui ne semble remettre en cause " l'inévitabilité
historique que professent les théoriciens du néolibéralisme ".
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