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Cette
vision relève d’une pensée unique et a le mérite de servir à tous ceux
qui croient en une division bipolaire du monde en ce début du XXIe
siècle. Plongée au cœur de cet affrontement idéologique, l’Europe se
débat entre rage et confusion et se voit obligée de redéfinir les
limites d’une démocratie qu’elle même a négligée au cours de ces vingt
dernières années ; années fastes cependant pour la philosophie
néolibérale qui, très habilement, s’est fait le champion des droits de
l’homme et de l’avènement de la liberté par les miracles du libre
échange et du marché. Pour la plus grande partie de l’humanité, ces
folles croyances et la démission des grandes démocraties ont contribué à
la création d’un monde plus violent et dangereux. L’équilibre naturel
de la planète est sur son déclin ; une minorité s’est enrichie de façon
colossale alors que la majorité des hommes s’est appauvrie...
Les nouveaux maîtres du monde sont aussi les maîtres de la
représentation du monde1. Fort de l’expérience de la guerre froide, que
les historiens commencent à découvrir aujourd’hui et qui ne fut
véritablement qu’angoissante que pour les populations2, les nouveaux
maîtres savent ô combien il leur serait utile d’affaiblir encore un peu
plus les démocraties occidentales. Ils ont réellement montré leurs
intentions au lendemain des attentats du 11 septembre en supprimant, au
nom de la sécurité des états, de nombreuses libertés fondamentales. Le
camp de détention de Guantanamo et les centres de tortures de la CIA
(dont certains sont implantés sur le sol européen) symbolisent à eux
seuls l’ampleur de cette régression des libertés et de
la dignité humaine.
Les mécanismes d’auto-défense des grandes démocraties ont réagi
tardivement à ces coups de boutoir mais ils ont quand même fini par
contenir la violence de ces assauts répétés contre la liberté.
L’enlisement de la coalition anglo-américaine en Irak, la chute de
popularité des leaders de la coalition (la Nouvelle-Orléans et les
écoutes téléphoniques illégales pour M. Bush, les revers politiques de
M. Blair qui doit faire face à une rébellion massive dans les rangs de
son parti, aux ombres d’une centaine de soldats sont morts sur le sol
irakien depuis le debut du conflit et aux reproches de ses partenaires
européens pour sa gestion catastrophique de l’Europe pendant ses six
mois de présidence, l’engouement socialiste qui gagne l’ensemble de
l’Amérique latine, etc.) ont poussé les think-tank du néolibéralisme à
diversifier leur discours. Leur idéologie s’essouffle mais ils savent
admirablement utiliser, rationaliser, instrumentaliser et maximiser
l’amour occidental pour la démocratie et la liberté en l’opposant au
fondamentalisme destructeur des musulmans.
Les vraies fausses questions...
Tout
aussi manipulés que manipulateurs, les médias occidentaux ont
admirablement fait le relai de cette idéologie dans l’affaire des
“cartoons”
sataniques. Comment leur reprocher, en effet, de se jeter
corps et âme dans une telle bataille, puisqu’il en va de la survie de la
liberté d’expression, de la démocratie et son modèle de vie pour
lesquelles ils disent se battre tous les jours et dont la défense ne
représente ni plus ni moins que leur idéal? Cette croisade contre le
mal, pleine de bon sens et de sagesse consensuelle, n’hésite pas à
s’avouer prête au martyre quand elle prêche la désobéissance civile au
nom de la liberté d’expression. Le journaliste John Llyod du Financial
Times le déclare haut et fort dans son article : Drawn into
controversy3: « La question que chaque journaliste devrait se poser
est : aurais-je publié ces vignettes ? ». Il y répond par l’affirmative
et ajoute : « les médias occidentaux ont lutté sans cesse pour leur
liberté et ne doivent pas fléchir devant les exigences islamiques ». Il
conseille même à ces médias de republier les vignettes pour que les gens
s’en fassent une idée juste après la polémique4. Le public, amant de la
liberté, aura compris et salué ces actes de solidarité entre quotidiens
et télévisions de toutes les nations libres, reproduisant avec une
bravoure qu’on ne leur connaissait guère les vignettes de la discorde...
On pourrait en rester là et déclarer avec M. Lloyd notre étonnement
devant la haine irrationnelle et fanatique que professent les islamistes
contre notre modèle de Liberté et de tolérance... On regrette déjà de
voir tout le monde s’en contenter...
On regrette surtout de ne pas recevoir plus d’informations sur les
causes de cette supposée irrationalité des musulmans et par extension
sur la haine des forces fondamentalistes et nationalistes –pour la
plupart incontrôlables- qui bouleversent le monde depuis la fin de la
seconde guerre mondiale. La vraie question en effet, n’est pas : «
aurais-je publié ou non ces vignettes ? » typique d’un talk show
télévisuel mais plutôt : « pourquoi avoir choisi cette question pour
répondre au problème que nous pose le Tiers-Monde où nos ambassades sont
aujourd’hui incendiées ? », ou encore ; « Quelles forces garantissent
l’autonomie des journalistes par rapport aux actionnaires ? » ou bien «
Quelles mesures adopter contre la concentration excessive des médias ?
». Les réponses des journalistes et des intellectuels sont évasives,
préoccupantes et contredisent l’affirmation de M. Lloyd5 qui fête haut et
fort l’indépendance que les médias ont gagné après des siècles de
lutte... Les discours ronflants et creux sont à l’ordre du jour car les
problèmes qui nous occupent sont
“rassembleurs” et créent un consensus
que seul les ennemis de la liberté oserait remettre en question. Mais ce
manque de curiosité et de ténacité nous a tout bonnement conduit à
identifier cette haine irrationnelle des pauvres comme un trait
fondamental, intrinsèque, génétique, de leur caractère, réactifs à toute
forme de liberté et de démocratie et dont le parangon serait le
fondamentaliste musulman, l’Irakien en lutte contre l’occupant, le
Palestinien se battant pour exister dans son propre pays, le Kurde, le
Tchéchène, etc.
L’émancipation des peuples
Des bribes de réponse à ce problème d’une grande complexité, pourraient
voir le jour si, par exemple, on questionnait durement nos classes
dirigeantes qui depuis le début de la décolonisation n’ont eu cesse de
lutter contre le développement indépendant des nations du Tiers-Monde.
Cette lutte a consisté en l’élimination pure et simple des projets
émancipateurs qui prirent naissance dans ces pays. Projets qui dans
l’ensemble prétendaient redonner aux peuples des alternatives locales de
développement s’opposant aux impositions internationales des ténors de
la géopolitique capitaliste et de la Banque Mondiale. Ces alternatives
préconisaient généralement une redistribution des terres, des politiques
agricoles, le désenclavement du monde rural, des réformes économiques et
financières luttant contre des systèmes d’imposition toujours favorables
aux riches, une meilleure gestions des ressources naturelles et de leurs
revenus, une régulation des activités commerciales des multinationales
occidentales, le développement des secteurs de l’éducation et de la
santé pour les pauvres, etc. Et comme le fait remarquer Mark Curtis dans
son livre « web of deceit »6, même si les forces nationalistes n’étaient
pas toujours inoffensives, dans beaucoup de cas, elles offraient des
alternatives de développement qui en général auraient été beaucoup plus
positives que celles imposées de l’extérieur. Les pays occidentaux ont
préféré soutenir systématiquement les régimes qui favorisaient leurs
intérêts ; la France en Françafrique, l’Angleterre au Moyen Orient et en
Afrique du sud, les Etats-Unis en Amérique centrale et du sud, etc., ont
toujours lutter contre l’avènement de la démocratie. Pour ne parler, par
exemple, que du Moyen-Orient d’où viendrait aujourd’hui cette haine
irrationnelle contre la liberté (Moyen-Orient décrit par le Foreign
Office britannique comme d’un prix vital pour toute puissance
intéressée
par la domination)7, un rapide coup d’œil sur le passé des interventions
de l’Occident ne laisse pas de place au doute : en 1951, l’Angleterre et
les Etats-Unis prennent la tête d’un complot contre le premier ministre
iranien Musaddiq qui a commencé la nationalisation des champs
petrolifères de son pays. Musaddiq sera déposé par un coup d’état
organisé par le M16 et la CIA deux ans plus tard, en août 1953. Le Shah
prend sa place. En octobre 1956, des forces occidentales envahissent
l’Egypte du président Nasser. En juillet, c’est le tour du sanguinaire
gouvernement d’Oman de recevoir une aide militaire pour lutter contre un
mouvement nationaliste de libération qui sera défait en 1959. En 1958,
la Jordanie est à son tour attaqué par la Grande Bretagne. En 1961,
l’Occident intervient au Kuwait. En 1962, la CIA et le M16 couvrent des
opérations militaires au Yemen du Nord. En 1964, commence la seconde
guerre de « libération » d’Oman. En 1970, après bien des problèmes de «
communication » entre le Sultan d’Oman et ses alliés occidentaux,
celui-ci est chassé du trône et on y installe son fils, le sultan Qaboos,
toujours au pouvoir aujourd’hui. En 1980, les mojahidins afghans
reçoivent leurs premiers entraînements pour lutter contre les
soviétiques. Dans les années 1980, l’Arabie Saoudite signe des contrats
d’armement colossaux avec l’Occident (1985 et 1988). En avril 1986, les
Américains lancent des raids aériens sur la Lybie. En 1991, commence la
guerre du Kuwait… Ajoutons à tous ces conflits celui de la Palestine, la
guerre du Liban, les évènements du 11 septembre, etc. Tout le monde sait
depuis ce qui s’est passé dans cette région du monde. Ailleurs, la
listes des interventions, des complots et des coups d’état en faveur de
régimes répressifs au service des nations libres rempliraient des pages.
M. Lloyd, le Financial Times et avec eux une grande partie de leurs
confrères occidentaux semblent se poser des questions sur leur rôle dans
une société démocratique. Se remettre en question est un signe de
vivacité psychologique et un remède contre le vieillissement et la
caducité. Ils crient bien fort leur indépendance face à des marchés qui
détestent les boycotts des produits occidentaux mais leur posent
curieusement les mauvaises questions et évitent toute polémique
susceptible d’entraver leur expansion... Ils crient si fort aujourd’hui
le mot liberté qu’ils nous engagent à nous interroger sur le bien fondé
de leur honnêteté...
Londres, le 12
février 2006
Philippe Nadouce
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