L'analyse sociologique du festival des Eurockéennes part de plusieurs
constats : ce festival représente une microsociété d'environ 60 000 personnes,
une communauté n’ayant rien à voir avec la société dans laquelle il s’inscrit de
par le moyenne d’âge du public, de par le choix du lieu, de par les
modifications des rythmes temporels, et de par le rythme créé par la
planification des différents concerts proposés et par cette musique elle-même.
Cette microsociété représente un monde à part où la violation des tabous est
reine mais où en revanche la violence par rapport à d'autres manifestations
festives est absente.
E
n plein cœur de la
campagne, entre le Malsaucy et la
Vérone (deux étangs imposants) au
pied du massif Vosgien, à quelques
kilomètres de Belfort, se
retrouvent chaque année des milliers
de personnes et ce, depuis plus de
dix ans. Ces personnes, de plus en
plus nombreuses au fil des années se
rencontrent pour un événement : un
festival de rock où, bien sûr, la
musique est reine. Selon les
informations de la Mairie d’Evette-Salbert,
une commune concernée par le
festival
« de renommée internationale, cet
événement musical est aujourd’hui le
plus important festival rock
français en plein air. Ayant passé
le cap des dix ans, il a pendant
tout ce temps gagné en notoriété
pour devenir au plan populaire et
médiatique la référence festivalière
rock non seulement française mais
aussi européenne ».1
Et peu importe qu’il vente, qu’il
pleuve, les festivaliers sont
toujours présents !
L’analyse que je me propose de
faire va concerner différents
points. Ceux-ci mériteraient une
plus longue étude car ils soulèvent
des questions d’actualité : le
comportement de la foule, l’attitude
de l’individu dans cette foule, les
attentes de cette foule qui sera
appelée de manière plus appropriée
le public et aussi le rôle des
artistes car il est aussi question
d’art.
Je tiens brièvement à dire que
douze personnes travaillent toute
l’année pour ces quelques jours de
plaisirs et d’autres (quelques
centaines) travaillent sur le site
même durant les festivités.
L’idée de cette analyse m’est
venue car, à ma connaissance,
personne ne s’est intéressé à la
description, voire l’analyse d’un
festival de rock en plein air tout
en recueillant certaines paroles,
celles des festivaliers et
parallèlement celles des artistes
lors des conférences de presse.
Personne n’a montré que de telles
manifestations semblent être un «
bienfait » pour notre société (ce
que je vais tenter de démontrer) au
contraire d’autres rencontres
conviviales où `normalement´ le
plaisir doit prédominer. Je pense
surtout aux manifestations sportives
et particulièrement aux rencontres
de match de football, ici, je n’ai
pas besoin d’en dire beaucoup plus,
il suffit de lire l’ouvrage de
Roland Chatard2,
expert auprès du Conseil de l’Europe
et responsable de la sécurité du
football français, pour comprendre.
L’éloquence de son titre suffit
La violence des spectateurs dans le
football européen.
On peut me reprocher de faire une
comparaison entre deux événements
bien distincts : soit, dans le
public d’une rencontre de football
il y a des gagnants et des perdants,
les supporters des différentes
équipes. Lors d’un festival de
musique, chacun finit par y trouver
son compte avec quarante deux
concerts comme par exemple lors des
Eurockéennes, ce qui pourtant
n’exclut pas que certains
festivaliers ont des préférences et
se déplacent parfois pour deux ou
trois groupes et n’hésitent pas à
déclarer ne pas apprécier les
autres. Ce n’est pas pour autant un
prétexte pour devenir agressifs
envers les personnes venues écouter
les autres groupes et créer des
débordements engendrant
l’intervention des forces de
l’ordre. De plus, je me suis rendue
compte que ce festival au même titre
que d’autres est un lieu de
rencontres à l’intérieur duquel nous
trouvons des personnes de tous les
âges (bien que la majorité se situe
entre 18 et 30 ans) mais surtout de
tous les genres. J’entends par là
venant de différentes classes
sociales, au « look » et aux idées
différentes…etc., ce qui peut, sans
trop d’exagération, être comparable
aux différents supporters. Mais au
contraire des supporters, il règne
un climat de tolérance,
d’acceptation de l’Autre et des
autres tels qu’ils sont.
Ce qui m’intéresse et qui mérite
une comparaison c’est le
rassemblement de plusieurs milliers
de personnes venu pour se faire
plaisir : voir un match de football
ou écouter de la musique. «
On ne peut […] analyser aujourd’hui
la situation concernant la musique
contemporaine sans envisager la
présence […] de public »3.
Analyse de la foule
Prenons tout d’abord le cas du
comportement de la foule.
«
L’étude scientifique du
comportement des hommes en foule
remonte aux débuts de la psychologie
sociale (Tarde 1890). C’est Le Bon
(1895) qui a analysé les
caractéristiques psychologiques des
foules recourant à des concepts
ambigus, comme ceux d’imitation et
de contagion, et en faisant
intervenir des meneurs grâce
auxquels les émotions ou les
opinions se propageraient et
s’imposeraient plus facilement.
»4 Lors d’un match,
certains supporters ressentent un
besoin de « se défouler », nous
pouvons les appeler les leaders ou
meneurs et ceux-ci entraînent le
reste des spectateurs, ainsi « le
stade est un lieu où il est possible
de briser l’anonymat pour les
joueurs, pour les spectateurs, il
est possible de transposer l’action
du terrain vers les gradins par
divers moyens : la violence en est
un.
Par le biais de celle-ci, les
hommes, les « supporters » auront
l’impression (réelle ou « gonflée »)
de maîtriser leur histoire : pendant
de brefs instants, les supporters
violents attirent l’attention sur
eux ; la rencontre et l’enjeu
sportif n’ont plus d’importance [on
observe là un dérapage d’une
importance qui mérite d’être
souligné] ;
la violence (fait social et moyen
d’expression surmédiatisé) focalise
tous les regards et l’observation »5.
L'individu se sent pris au piège
de la réalité sociale, du système
qui ne peut pas le satisfaire et
selon toute logique si elle ne lui
donne pas satisfaction, c'est lui
qui va faire la démarche afin
d'atteindre son but c'est-à-dire
accéder à ses satisfactions.
«
Le frein auquel il [l'homme] est
soumis n'est pas physique, mais
moral, c'est-à-dire social. Il
reçoit sa loi non d'un milieu
matériel qui s'impose brutalement à
lui, mais d'une conscience
supérieure à la sienne et dont il
sent la supériorité. Parce que la
majeure partie de sa vie dépasse le
corps, il échappe au joug du corps,
mais il subit celui de la société
»6. Toutefois, si ce
système n'est pas en mesure de le
satisfaire, sa démarche, allant à
l'encontre de ce que prévoit le
système, risque de ne pas être
acceptée et cela peut le conduire à
commettre des actes irrémédiables.
«
De nombreux supporters cherchent
dans la violence des stades, une
excitation, un sens à donner à leur
vie. […] La violence perçue comme un
« art de vivre », est un
prolongement d’une soif d’aventure
que certains supporters ne peuvent
obtenir dans leur vie quotidienne
»7.
Le mal être de l'individu
Dans un mouvement d'évolutions
continuelles tous les individus
craignent pour leur avenir et cela
se manifeste chaque jour de
différentes manières : des grèves
mais aussi des actes de violence qui
peuvent paraître gratuits mais qui
montrent combien le malaise de la
société est grand. À propos de ces
évolutions Olivier Galland et
Yannick Lemel présentent
« du point
de vue de la sociologie, un bilan et
une analyse des changements
intervenus dans la société française
depuis trente ans »8. Dans un
ouvrage collectif qu'ils ont dirigé,
ils vont jusqu'à parler de « la
nouvelle société française »,
résultat de « trente années de
mutation ». «
Les évolutions sont
saisissantes [...]. L'ampleur des
changements [...] incontestable
[...] alimente d'ailleurs les débats
sociaux, les craintes ou les espoirs
devant la mondialisation, la montée
d'une société à deux vitesses, etc.,
etc. »9. Trente années de mutation ?
C'est la permanence de la mutation
c'est-à-dire de l'anomie installée :
on observe donc des dérèglements de
comportements et globalement la
perte des normes et l'absence de
repères.
Nous sommes en présence
d’événements perturbateurs, graves
qui paraissent difficilement
gérables par les autorités. Plus
dangereusement, on constate que
c'est dans les victoires même du
progrès et dans les conquêtes de la
vie collective que résident les
causes mêmes des faiblesses de la
société et des dangers qui la
menacent :
« Depuis 1950, ce sont
les pays les plus riches du monde,
ceux qui bénéficient des inégalités
relatives les moins criantes, ceux
qui disposent des systèmes de
protection sociale et de santé les
plus étendus, ceux qui offrent la
scolarisation la plus longue […] qui
sont frappés par la délinquance.
N'allons pas chercher les causes de
l'insécurité là où elles sont mises
en scène de la manière la plus
médiatique. [...] il faut se pencher
sur [l]les origines qui ne sont
autres que ce à quoi nous sommes le
plus attachés, l'orientation
fondamentalement individualiste des
valeurs et modes de vie, ce dont
nous sommes les plus fiers en tant
que citoyens, et notamment le
fonctionnement démocratique et les
garanties offertes par la loi et ses
professionnels, bref les aspects les
plus positifs de notre organisation
sociale moderne »10..
«
Quand la société est troublée,
que ce soit par une crise
douloureuse ou par d'heureuses mais
trop soudaines transformations, elle
est provisoirement incapable
d'exercer [une] action [de
régulation] »11.
« Aux limites des
deux mondes [celui du XXe siècle et
celui du XXIe siècle], dans le « no
man's land » surgissent des faits
anomiques statistiquement
innombrables - violences urbaines,
faits divers aberrants, crimes
surprenants, développement
prodigieux de la névrose, maladies
inconnues, biographies incasables -
toutes formes qui définissent un
nihilisme contemporain et qui
n'admet plus comme principe
fondamental que les sociétés se
conservent... »12.
Plus l'homme moderne se sentira
frustré car limité, freiné dans ses
agissements plus ou moins "sauvages"
ou "instinctifs" plus il recherchera
des moyens pour pallier ces manques.
Nous savons qu’en 1930, Sigmund
Freud publie Malaise dans la
civilisation, il déclare sans
hésitation et sans restriction : «
l’homme n’est point cet être
débonnaire, au cœur assoiffé
d’amour, dont on dit qu’il se défend
quand on l’attaque, mais un être, au
contraire, qui doit porter au compte
de ses données instinctives une
bonne somme d’agressivité. […]
L’homme est, en effet, tenté de
satisfaire son besoin d’agression
aux dépens de son prochain,
d’exploiter son travail sans
dédommagements, de l’utiliser
sexuellement sans son consentement,
de s’approprier ses biens, de
l’humilier, de lui infliger des
souffrances, de le martyriser et de
le tuer »13.
Ces écrits sont loin d’être
l’éloge de l’être humain mais se
comprennent lorsque l’on parle de
matchs de football entre autres.
« En effet, la société moderne,
pourtant très orientée comme
civilisation de loisirs, semble dans
l’esprits de certains "fans"
aseptiser l’aspect le plus excitant
de la vie : l’aventure au quotidien.
La monotonie, les habitudes les
enferment dans un carcan où ils ont
l’impression d’étouffer ».14
Pour terminer, les joueurs,
eux-mêmes, ne peuvent pas jouer le
rôle de meneurs ou de leaders car
l’évolution des matchs de football
s’avère trop négative : il arrive
que la « bagarre » commence sur le
terrains entre joueurs adverses !
Le festival : le grand « défouloir »
À présent, reprenons le cas des
Eurockéennes, un terrain idéal pour
passer inaperçu et observer le
comportement de la foule, l’attitude
de l’individu, les attentes du
public et enfin le rôles des
artistes qui, comme les joueurs de
football peuvent être considérer
comme des leaders, nous le verrons
en fin d’étude.
Le festival que j’ai choisi est
un festival de rock et le rock
«
incarne la personnalité […]cool,
relax » […] l’énergie (du rock)
c’est cette force immense requise
pour s’attacher aux rêves, à la
fuite, à la nostalgie, aux mythes
sécurisants ; le rock n’est pas une
musique marginale mais elle sert à
créer dans une société un espace de
liberté »15.
Comme nous l’avons vu plus haut,
il est dans la nature de l’individu
de posséder des instincts positifs
et des instincts négatifs. Comme l’a
écrit Norbert Élias, il fut un temps
(il y a environ une trentaine
d’année), l’homme se déchargeait de
ses pulsions négatives simplement en
écoutant un match de boxe à la
radio. Bien loin semble ce temps…
Il faut maintenant pour que
l’individu se décharge de ses
pulsions que tous ses sens soient
sollicités, ainsi il oubliera le
quotidien et les problèmes qu’il
doit affronter dans notre société.
Le festival de musique semble
être un endroit à l’intérieur duquel
l’individu se décharge de ses
instincts négatifs sans pour autant
créer de désordres de tous genres.
Il faut voir la musique comme
réalité partagée du groupe, sorte
d’expression miraculeuse d’une
identité collective16.
Une fois entrée dans l’espace
festival, la foule semble hors du
temps. On y trouve une ambiance de
fête, de rencontres amicales. Le
festival représente à lui seul une
microsociété. Les gens se promènent
sur un immense site avec trois
scènes sur lesquelles se produisent
les artistes. Des boutiques d’où
s’échappent des odeurs d’encens
vendent des vêtements originaux
difficilement trouvables dans notre
société, des cartes postales à
l’effigie des artistes qui se
produisent lors du festival. On ne
peut pas échapper aussi aux odeurs
de nourritures… Des bars, des
restaurants, différents stands sont
là pour faire vivre le festivalier
sans qu’il soit obligé de sortir du
festival.
Enfin, les concerts commencent :
le public s’anime devant la scène.
Des milliers de personnes serrées
les unes contre les autres
applaudissent, chantent, dansent sur
la musique. Un fait intéressant
concerne la concordance entre
l’attitude du chanteur ou de la
chanteuse et celle du public. Plus
le chanteur/chanteuse s’agite, plus
les gens s’agitent. Un exemple : un
couple assis semblait attendre le
concert du groupe Blondie. La
chanteuse du groupe Deborah Harry a
connu un immense succès lors des
années 80 et s’est absentée durant
dix-huit ans. Lorsqu’elle s’est mise
à chanter, le couple n’a pas bougé,
il s’est contenté de regarder
l’immense écran près de la grande
scène pour voir « en gros » le
groupe et donc, la chanteuse. À un
moment donné, Blondie a repris ce
que l’on appelait un tube
c’est-à-dire un de ses anciens
succès. La jeune femme
(festivalière) s’est tout de suite
mise debout afin de la regarder
directement sur la scène et a
commencé à danser. Son compagnon,
lui aussi, s’est mis debout mais n’a
pas bougé. La jeune femme lui a
alors déclaré : « Elle se bouge pas,
elle reste sur place ! ». Cette
simple phrase résume une grande idée
sur le fonctionnement du public.
La foule, le public agit en
fonction des agissements des
chanteurs. Plus la musique est «
violente »17, plus le chanteur se
démène, plus le public peut se
décharger de ses pulsions. L’image
du public reflète celle de
l’artiste. D’où la nécessité d’une
musique dite « violente » pour aider
l’individu, le public à « se
défouler », à se décharger du «
stress », maladie du siècle
déclarent les médecins, qu’ils
côtoient quotidiennement. Une
musique douce, classique, ne procure
pas les mêmes effets et ne répond
pas aux désirs du public d’un
festival de rock.
Lire la suite...
- Commune d’Evette-Salbert, Infos – Mairie, n° 4
- Roland Chatard, La violence des spectateurs dans le
football européen, éd. Lavauzelle, Paris, 1994
- Ivo Supicic, Musique et Société perspectives pour une
sociologie de la musique, Zagreb, Institut de Musicologie, 1971, p. 63
- Dictionnaire des sciences humaines
Anthropologie/Sociologie, Paris, Nathan, 1994, p. 142
- Roland Chatard, Ibid., p. 73
- Émile Durkheim, Le Suicide, étude de sociologie, Paris,
PUF, p. 279-280
- Roland Chatard, op. cit., p. 76
- Sous la direction de Olivier Galland & Yannick Lemel, La
nouvelle société française trente années de mutation, Paris, Armand Colin,
1998
- Ibid., p. 7/a>
- Sébastian Roché, Sociologie politique de l’insécurité –
violences urbaines, inégalités et globalisation, Paris, PUF, pp. 1-2
- Émile Durkheim, 1930, Paris, PUF, p. 280.
- Jean Duvignaud, Sociologie de l’art, Paris, PUF, 1973, p. 61
- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 64-65
- Roland Chatard, op. cit., p. 76
- David Buxton, Le Rock Star-système et société de consommation, Grenoble,
La Pensée Sauvage, 1985, p. 7
- Antoine Hennion, Passion musicale sociologie de la médiation, Paris, éd.
Métailié, 1993, p. 291
- Cet adjectif « violent » concernant la musique rock ne sera jamais
employé dans un sens péjoratif tout au long de cet article