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Les Eurockéennes de Belfort

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Le festivalier

L’individu pris à part est d’un abord très accessible. Chacun vient au festival pour des motivations diverses : pour la musique avant tout ou tout au moins une certaine musique (le festival couvrant une grande partie de la musique contemporaine : du rock, bien sûr, mais de la musique techno, du hard rock, du raï…), pour l’ambiance « magique » m’a-t-on déclaré qui se dégage du festival, pour voir les artistes « en vrai » (!) « la scène donne une représentation réelle, elle met en présence un artiste vivant et un public qui s’est déplacé »18, pour retrouver dans les nouveaux groupes les résurgences des plus anciens… Pour la plupart, le festival des Eurockéennes est un rendez-vous à ne pas manquer, les festivaliers reviennent d’une année à l’autre. Certains « se défoulent » devant les scènes au point qu’ils en reviennent comme s’ils avaient effectué un marathon ! Ils traversent tout le public pour « respirer » un peu ! Le public est sans cesse en mouvement, les gens s’écartent légèrement, se font bousculer mais cela fait partie des concerts et personne ne semble en être gêné, on ne perçoit aucune animosité. Cela est surprenant car en société ne serait-ce que devant un guichet, les gens sont souvent impatients et laisse rarement une personne passer avant eux si celle-ci est arrivée peu de temps après. Et si, dans un magasin, une personne se fait bousculer il n’est pas rare qu’elle prenne mal cet acte involontaire. Lors des Eurockéennes, l’individu prend son temps, il vit l’instant présent, ce fait est très important, il ne se préoccupe pas de l’avenir. La micro-société que forme le festival plein air semble obéir à certaines règles, certains rituels absents de la société. Ce qui est intéressant dans cette remarque est que ces règles qui surgissent de nulle part pour ainsi dire mériteraient une étude profonde afin d’essayer de les comprendre, de savoir ce qui leur donne naissance, cela pourrait sans doute porter ses fruits s’il s’avérait possible de les appliquer à notre société. Les individus semblent lier par quelque chose d’invisible, sans doute la musique, Mc Luhan déclarait déjà en 1970 : « Le rock est un événement électro-acoustique, reliant magnétiquement la planète »19. M. Serres érige la musique comme une statue, pour lui la musique représente une réalité partagée du groupe, une sorte d’expression miraculeuse d’une identité collective20.

Les attentes des festivaliers

Les attentes du public demeurent simples : voir les artistes se produisent dans l’instant même, « vivre la musique » m’a-t-on suggéré. Et cette musique s’adapte au monde, se réalise et évolue, « il s’agit d’une musique qui, loin de chercher à être jugée selon ses propres lois, rêve d’une obéissance parfaite – non moins impossible – aux goûts du public »21. Comme je le soulignais plus haut, lors des concerts des festivals, tous les sens de chacun et en règle général du public entier sont sollicités : tout d’abord l’ouïe, l’audition (« la musique fait vibrer ton corps lorsqu’elle te pénètre », selon un festivalier), vient dans le même temps la vue (nous pouvons lire dans un journal régional Isabelle venue spécialement de Nice : « je viens pour deux groupes en particulier : Marilyn Manson et Placebo. Ces deux là je voulais les voir avant de mourir »). En troisième lieu vient le toucher : dans cette microsociété qu’est le festival, il est impossible de ne pas se toucher les uns les autres surtout lors d’un concert, mais cela semble tout à fait « normal », on s’effleure, on se bouscule, on n’a pas peur des représailles parce que c’est inévitable pour tous les festivaliers et cela n’a rien de dérangeant au contraire, cela dénote une certaine union, un rapprochement intime entre des personnes ayant une passion commune. « Hugo disait (dans Shakespeare [LII, § XVI]) que “ce qu’on ne peut pas dire et qu’on ne peut pas taire, la musique l’exprime” »22. Il reste deux sens très sollicités, tout d’abord le goût : la nourriture est différente de celle de tous les jours, elle se résume à différentes sortes de sandwichs faits à base de viandes différentes (bœuf, mouton…). Reste enfin l’odorat : celui-ci est constamment sollicité, il règne une odeur différente dans tous les endroits du site, de l’odeur des stands de nourriture, des boutiques d’encens, de la sueur émanant des individus serrés les uns contre les autres durant les concerts, de la boue suggérant la campagne après une averse, des différents parfums ou essences de parfums orientaux.

Tout cela convie le corps et l’esprit à un dépaysement total, ce fait est d’une grande importance car les festivaliers en ont plus ou moins conscience mais ce rendez-vous annuel représente pour chacun d’eux cette évasion que seul un voyage « aux antipodes » ( ! ! !) et donc pas à la portée financière de la plupart peut avec des réserves apporter. Il serait nécessaire de travailler sur ce genre de rencontres, sur ces festival d’été afin de comprendre pourquoi ils remportent un tel succès, pourquoi là, l’individu ne cherche pas à être agressif, n’hésite pas à bavarder avec un inconnu pendant une demi-heure sans regarder sans cesse sa montre, pourquoi là, les individus prennent le temps de vivre ?

Une dernière remarque concernant les attentes du public : comme celles de la Presse, c’est l’avidité du « scoop », d’une chose nouvelle, du jamais vu concernant un artiste. Et voguent les rumeurs sur les actions de tel ou tel autre groupe lors d’un concert…

Je pense avoir répondu à certaines questions en décrivant et noter les impressions de certains festivaliers mais les réponses soulèvent d’autres questions. La forme soulève le fond. Et c’est en touchant le fond (si l’on peut dire !) que l’on pourra sans doute mieux appréhender, mieux comprendre et de ce fait peut-être contribuer à une amélioration à l’aide de certains dispositifs du mieux-être de l’individu dans la société. Avec l’analyse du festival des Eurockéennes, il paraît évident que la musique a un rôle important à jouer, d’autres l’ont dit avant moi en prenant la musique sous différents abords, la société a réellement besoin de musique, particulièrement de rock insisterai-je pour les raisons citées plus haut. C’est peut-être avec ceux qui sont toujours au contact de la musique que se trouve la solution, ceux qui vivent par la musique c’est-à-dire en premier lieu les artistes et tous ceux qui les entourent. Mais seul l’artiste a une relation directe avec le public. Aussi il a été très intéressant d’écouter ce qu’ils disent et pensent…

Les artistes

L’artiste (ou les artistes lorsqu’ils sont en groupe) sont avant tout des professionnels. Au contraire du public qui vient pour se divertir, ils se rendent aux festivals pour travailler, gagner leur vie en quelque sorte. Ils ne peuvent partager l’ambiance de trois ou quatre jours de festival, ils viennent le jour de leur concert, se rendent pour la plupart à la conférence de presse. Puis deux ou trois heures environ après celle-ci, ils effectuent leurs prestation sur scène et repartent. Lorsque j’ai demandé à un artiste (Brian Molko du groupe Placebo) comment il gérait sa programmation de chansons lors d’un concert, s’il « excitait » volontairement le public puis le calmait en fin de concert, ce dernier m’a répondu qu’il agissait différemment lorsqu’il se produisait lors d’un festival que lors d’un concert unique. Pendant un festival « on sait qu’il y a d’autres groupes derrière nous alors on peut se permettre de bien « excité » le public. En fait, on fonctionne à la manière d’un toboggan, on « excite », on calme, à notre guise ». La réponse est claire. Sous forme de sous-entendu, Brian Molko a également voulu dire que pendant un concert unique, il se comporte en fonction de l’attitude du public sachant que le public restera sur la fin de son concert, il se contente de la calmer avec des morceaux chantés plus apaisants (cela existe même dans la musique rock !) ou uniquement instrumentaux qui indiquent la fin du concert pour le public. Les artistes sont pleinement conscients de l’impact qu’ils possèdent sur le public. Ils possèdent un certain recul qui en font des professionnels, ce recul qui n’existe pas du tout comme nous l’avons vu précédemment chez le festivalier. Pour le critique Ralph Gleason, les artistes rock, les rocks stars comme ils les appelle « représentent l’âme de la jeunesse, de toute la jeunesse sans distinction de race ou de couleur et elles [les rock stars] ont eu [et ont toujours] un rôle très important dans la formation de la façon dont les jeunes [et les moins jeunes] voient eux-mêmes et le monde ».23 Ce qui m’a paru regrettable durant les conférences du presse, c’est la banalité des questions des journalistes, certes ils font leur travail de journalistes. Ce qui compte pour eux, c’est la sortie du prochain album de l’artiste, s’il va rester dans la même « tendance » ou s’il va s’en écarter… etc. Pourtant, la musique et ses textes représentent un message qui participe de près aux évolutions et aux révolutions dans la société et les deux relèvent donc par excellence d’un phénomène social. En résumé, ce n’est pas, hélas, durant les conférences de presse que l’on peut apprendre pourquoi le rôle de la musique rock a un rôle si important dans notre société, pourquoi la nécessité d’entretenir des festivals comme celui des Eurockéennes est primordial. Nous avons appris cependant beaucoup de choses, l’artiste gère, voire « manipule » le public, cette constatation reste cependant à approfondir…

Je tiens à faire une dernière remarque pour conclure cette partie consacrée aux artistes. Le festival des Eurockéennes est un festival connu et reconnu à présent qu'il a passé ses onze ans alors que certains ne lui donnaient que deux ou trois ans. Cela prouve à ses détracteurs une fois de plus que le rock fait partie intégrante de notre société. Monsieur ?, responsable tout au long de l’année de la programmation du festival a déclaré qu’étant donné le statut du festival maintenant, il s’est permis d’inviter des « exclus » (il entendait par là des artistes que certaines personnes se plairaient à exclure dans le sens physique du terme, cela à cause des textes, des prestations, du « look » et secondairement de la musique des artistes). Je pense que la décision de Monsieur ? représente un bel exemple contre la ségrégation, qui hélas est très présente entre autres dans le milieu de l’art et de la culture. L’exemple le plus explicite est celui de Marilyn Manson en fait Brian Warner, on parle de lui comme de quelqu’un de « dérangeant », certains journalistes n’ont pas hésité a lui demandé si cela ne le dérangeait pas d’être considéré comme une « bête curieuse » ou de lui demandé s’il faisait vraiment (référence aux différentes rumeurs !) partie de sectes sataniques. Comme pour Brian Molko au type très androgyne, « on peut ou non être d’accord avec lui, mais sa liberté d’expression est indéniable, et rien que cela, dans un monde où les libertés sont si bafouées, vaut la peine d’être admiré »24 ou tout au moins respecté. « Tous les médias américains pointent [Marilyn Manson] comme l’une des mauvaises graines qui, insidieusement, a influencé les deux jeunes massacreurs de Littleton. Le provocateur a même du annuler la fin de sa tournée US […] tandis que l’on annonce toujours sa venue pour le vendredi 9 juillet aux Eurockéennes de Belfort. […] Le combat de Manson ? Les animaux mécaniques (Mechanicals Animals, titre de son album sorti en octobre 98), soit les abrutis sans cervelle qui suivent les modes, s’abrutissent devant la télé, fuient la réalité en se soumettant à des drogues (« les drogues peuvent être utilisées à des fins créatrices ou récréatives mais en aucun cas, on devrait se laisser détruire ou contrôler par elles » précise-t-il), ceux qui agissent et errent dans le monde sans but précis . […] Personne ne choisit son sexe ou sa race mais n’importe qui peut exceller et enrichir son esprit en se cultivant et en étudiant ». […] Manson assume ses provocations [et] ceux qui ont étudié la théologie ou la philosophie […] acquiescent d’un œil circonspect »25. Je pense qu’une telle polémique envers cet artiste est typique car venant des américains à la fois très puritains (comme c’est le cas ici) mais qui excellent aussi dans des registres d’un tout autre ordre. Laissons à Marilyn Manson les dernières paroles : « Si tu veux apprécier l’art, il faut savoir accaparer et interpréter à ta façon les messages sans tout prendre au pied de la lettre »26.

« Donne autant que tu prends, tout sera très bien »

En conclusion, le festival des Eurockéennes de Belfort est riche d’enseignements comme nous avons pu le voir tout au long de cet article. Bien sûr, il mériterait plusieurs études sérieuses car touchant fondamentalement le fonctionnement de notre société. Cependant, la brève analyse de cette microsociété nous a révélé une théorie en sociologie énoncée par Marcel Mauss dans son Essai sur le don (1923-24), celle du don et du contre don : le rôle du public ne se réduit pas à une réaction qui concerne les concerts joués devant lui. Il a un rôle social actif à l’égard de la musique en la confirmant, en l’appréciant, en applaudissant et donc en sollicitant les artistes. « Ce rôle du public explique d’ailleurs maintes attitudes et démarches des musiciens, créateurs et interprètes »27. L’artiste possède un charisme, « ce terme de droit canon veut dire « touché par la grâce ». Weber (1922) l’utilise pour indiquer la relation de pouvoir que peut engendrer un héros, un prophète un sauveur. Cette relation tiendrait à la reconnaissance, par une société, du caractère exceptionnel du chef charismatique et aux rapports directs qu’elle pense avoir avec lui »28. On peut très bien adapter cette définition au festival : cette microsociété à l’intérieur de laquelle l’artiste détient le « pouvoir » grâce à la reconnaissance du public. L’artiste en chantant, jouant avec ses instruments donne au public le fruit de son travail : c’est le don. Le public, par sa présence, ses applaudissements lui offre sa reconnaissance : c’est le contre don, il rend en quelque sorte ce qu’il a reçu de l’artiste. Nous pourrions très bien adapter les écrits de Marcel Mauss à cette analyse du festival, « des études de ce genre permettent en effet d’entrevoir, de mesurer, de balancer les divers mobiles esthétiques, moraux, religieux, économiques, les divers facteurs matériels et démographiques dont l’ensemble fonde la société et constitue la vie en commun, et dont la direction consciente est l’art suprême, la Politique, au sens socratique du terme »29.

« Le rock est un laboratoire ouvert à l’analyse socio-musicale : […] il offre un terrain qui se présente d’emblée comme identiquement social et musical »30. Cette étude laisse entrevoir beaucoup de travail en perspective pour le sociologue. Terminons par un proverbe écrit par Marcel Mauss, qui peut résumer la relation entre le public et l’artiste, la vie de cette microsociété que sont les Eurockéennes de Belfort :

« Un beau proverbe maori […] dit :

Ko Maru kai atu
Ko Maru kai mai
Ka ngohe ngohe.

Donne autant que tu prends, tout sera très bien »31.

Nathalie Bilger

 

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  1. Antoine Hennion, op. cit., p. 332.
  2.  Mc Luhan : Culture becomes showbiz in Rolling Stone 70, 12 nov. 1970.
  3. Antoine Hennion, op. cit., p. 291.
  4. Antoine Hennion, op. cit., pp. 304-305.
  5. Antoine Hennion, op. cit., p. 288.
  6. Ralph Gleason, Rock, a world bold as love in Rolling Stone 65, 3 septembre 1970, p. 46.
  7. NOIZE Unlimited, défendre la culture musicale, n° 5, p. 52.
  8. UP ! Music, n° 4, été 99, p. 16.
  9. Ib.
  10. Ivo Supicic, op. cit., p. 64.
  11. Dictionnaire des sciences humaines Anthropologie/Sociologie, Paris, 1994, Nathan Université, p. 54.
  12. Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, 1985, PUF, p. 279.
  13. Antoine Hennion, op. cit., p. 306-307.
  14. Marcel Mauss, op. cit., p. 265.

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